Le rêve givré de Kerbin : EEloo comme Igloo
Tout a commencé, comme toujours au KSC, par une réunion qui n’aurait jamais dû être prise au sérieux. Kernher von Kerman, en gribouillant sur un coin de nappe pendant un déjeuner, aurait dit : « Et si on allait sur Eeloo ? » Tout le monde a ri, pensant à une blague sur la distance ou la température. Puis Gene Kerman a levé les yeux, le regard brillant d’une folie douce : « C’est une idée géniale. » Et voilà comment naquit le programme Frontier — un projet aussi fou que le climat d’Eeloo, cette boule de glace solitaire qui tourne au fin fond du système de Kerbol.
Frontier, dans sa noble ambition, vise ni plus ni moins qu’à établir une colonie permanente sur Eeloo, transformant cette planète anémiée par le froid en avant-poste scientifique et industriel. Objectif affiché : repousser les limites du possible, prouver qu’un Kerbal peut survivre là où même les thermomètres abandonnent. Les optimistes y voient la prochaine étape logique après tout ce qui a déjà été accompli. Les réalistes y voient un cauchemar logistique emballé dans une carapace de givre. Et les ingénieurs du KSC, eux, ont déjà commencé à se disputer sur la taille des radiateurs à installer. Le premier défi de Frontier n’est pas technique, mais philosophique : comment convaincre un équipage de s’éloigner aussi loin de Kerbin que jamais auparavant, dans un monde où le concept même de “printemps” n’existe pas ? Les recruteurs du KSC ont déjà prévu leur argumentaire : “Vous aimez les paysages immaculés, la solitude, et les longues nuits ? Eeloo est faite pour vous !” Un slogan qui n’a convaincu pour l’instant que deux candidats : un géologue myope et un technicien RCS allergique au soleil. Mais Frontier ne recule devant rien. Le plan, ou plutôt le rêve, prévoit d’envoyer une flotte de modules autonomes : habitats pressurisés, générateurs nucléaires, foreuses à glace, et une station orbitale baptisée Deep Space K9 pour coordonner tout ce beau monde. L’équipe de conception décrit déjà le projet comme “un mariage entre une banquise et une centrale électrique”, ce qui, au KSC, est un compliment.
La mission ne se contente pas d’un simple drapeau planté : Frontier veut créer une véritable base vivante, capable de produire son propre carburant à partir de la glace d’Eeloo, de mener des expériences scientifiques sur les conditions extrêmes, et de servir de tremplin pour d’autres missions vers l’extérieur du système. Si Eeloo est l’hiver éternel, Frontier sera la petite flamme verte qui refuse de s’éteindre. Et si cette flamme explose… eh bien, ce sera une autre histoire pour la collection du KSC Museum of Catastrophes.
Les défis glacés du vide
Techniquement parlant, Frontier représente le cauchemar logistique absolu. Eeloo est si loin que même les signaux radio auront le temps de faire une sieste avant d’arriver. Sa trajectoire excentrique fait qu’elle passe parfois près de Jool, parfois presque hors du système — bref, le genre de destination parfaite pour tester la patience (et la santé mentale) des ingénieurs. Les calculs de transfert, réalisés après plusieurs litres de café et trois crises de nerfs, montrent qu’un voyage vers Eeloo demanderait entre 5 et 8 ans de transit, selon la fenêtre de lancement. C’est plus qu’une carrière moyenne de pilote au KSC. Pour contourner ce problème, Kernher le grisonnant propose un plan en deux temps : d’abord envoyer des cargos automatiques contenant le matériel de construction, puis un équipage bien plus tard, une fois la base prête. Les plus prudents trouvent cela sensé. Les plus enthousiastes veulent partir tout de suite, avec juste une boîte de snacks et un grand radiateur.
Le vaisseau de transport principal, surnommé Endurance Mk-II (en hommage au premier Endurance qui s’était “désintégré prématurément” autour de Duna), sera le plus grand jamais construit. Son moteur nucléaire de type NERV++ fournira une poussée continue pendant plusieurs années. Le KSC promet que “seulement 40 % du carburant servira à compenser les jurons des ingénieurs pendant le vol”. L’équipage, une fois en route, devra supporter un environnement confiné, le manque de gravité artificielle et la diffusion en boucle des chansons préférées de Zeb (“Fly Me to the Mun” version kazoos).
Sur place, les défis sont nombreux. La température moyenne d’Eeloo avoisine les -200°C — suffisamment bas pour geler du carburant solide. Les panneaux solaires, à cette distance, sont aussi utiles qu’une bougie dans une tempête de neige. L’énergie viendra donc de réacteurs nucléaires compacts et de générateurs à radioisotopes. Bill Kerman, responsable des systèmes thermiques, a déjà résumé le dilemme : “Soit on gèle, soit on brille dans le noir. Mais dans les deux cas, on sera célèbres.”
Le sol d’Eeloo, d’après les sondes précédentes, contient une abondance de glace d’eau et d’ammoniac — parfait pour fabriquer du carburant avec la magie du procédé ISRU. L’objectif à long terme est de transformer la colonie en une raffinerie interplanétaire, capable d’alimenter les missions vers Jool, ou même au-delà. Imaginez : un jour, les vaisseaux passeront “faire le plein” sur une planète de glace à 90 milliards de mètres du Soleil. Si ce n’est pas poétique, c’est au moins absurde.
Les communications avec Kerbin seront gérées via une constellation de relais orbitaux, le programme EchoNet, déjà en développement dans le cadre du projet Kolaris. Les ingénieurs envisagent même d’utiliser Jool comme “amplificateur gravitationnel” pour renforcer le signal — ou, selon les mauvaises langues, comme un moyen de le perdre à jamais si la mission tourne mal.
Enfin, Frontier prévoit une série d’expériences scientifiques ambitieuses : étude des geysers d’Eeloo, analyse de la composition du sous-sol, observation du rayonnement cosmique et, surtout, tests de survie prolongée des snacks en environnement cryogénique. Si ces derniers restent comestibles après cinq ans, ils seront déclarés “aliment officiel des futurs colons”.
Le futur givré de l’humanité kerbale
Frontier n’est pas seulement un projet scientifique : c’est un symbole. Pour le KSC, c’est la preuve que même un petit peuple vert à tendance pyromane peut rêver grand. C’est aussi une vitrine technologique pour tout le programme Kolaris — une démonstration de force, d’ingéniosité et de résistance au gel. Les planificateurs le disent sans détour : “Si on peut survivre à Eeloo, on peut survivre n’importe où.”
L’étape finale du programme, prévue pour une date très optimiste (année 24 du calendrier KSC, à condition que tout tienne jusqu’à là), consiste à établir la base Frontier Prime LV-426, une colonie semi-autonome avec modules d’habitation, laboratoire, zone d’extraction et… salle de ping-pong (idée insistante de Zeb, “pour l’équilibre psychologique des équipages”). Cette base deviendra un avant-poste stratégique pour toutes les missions interstellaires futures. Certains ingénieurs parlent déjà de tester à Eeloo des moteurs expérimentaux à fusion, d’autres de construire un télescope géant. D’autres encore, plus réalistes, préparent juste des radiateurs de secours.
Mais au-delà de la technologie, Frontier incarne l’esprit même du Kerbal : faire l’impossible, juste pour voir si ça explose. L’équipe de communication du KSC a d’ailleurs déjà préparé le slogan officiel du projet : “Frontier : plus froid que vos ex, plus loin que vos rêves.”
Les défis seront énormes : la logistique, les coûts, la durée du voyage, les risques liés au rayonnement cosmique et à la dépression du moral. Pourtant, malgré tout cela, chaque jour au KSC, quelqu’un ajoute une brique au rêve. Les maquettes s’empilent, les schémas se multiplient, et le simulateur de trajectoire tourne sans répit. Parfois, quand la nuit tombe sur le centre spatial et que les projecteurs éclairent les fusées à moitié assemblées, on entend encore Gene murmurer : “Eeloo… ce sera notre empreinte sur le froid éternel.” Et quelque part, très loin dans le noir, Eeloo tourne lentement, indifférente, attendant ses visiteurs verts avec la patience glacée d’un monde sans bruit. Un jour, ils viendront. Ils amèneront leurs fusées, leurs rires, leurs erreurs spectaculaires. Et quand le premier Kerbal posera le pied sur cette surface blanche et dira “Brrr… c’est frisquet !”, l’univers entier saura que Frontier vient de commencer.
Car au fond, ce programme n’est pas qu’une histoire de science, ni même d’exploration. C’est une histoire d’acharnement, d’optimisme givré et de passion pour l’inconnu. Frontier, c’est le rêve gelé des Kerbals — un rêve qu’ils poursuivront, même si leurs chaussettes gèlent avant leur carburant.
